Jérôme Partage
Photos Lisa Barnhart DeMeo et Marcie Chanin by courtesy
Avec nos remerciements à Lisa Barnhart DeMeo, Marcie Chanin,
Manu Grimonprez, Neal Kirkwood et
Dominique Lemerle
Bob DeMeo était originaire de Brooklyn où son père gérait un
parking, sa mère s’occupant des cinq enfants de la maison. Bob se met très
jeune à la batterie, suivant l’exemple d'un de ses cousins: «Vers 6 ans, je maîtrisais suffisamment la
coordination des membres pour jouer un rythme de rock basique. A 12 ans, je
jouais déjà professionnellement. C’était le rock de l’époque, je ne m’étais pas
encore mis au jazz.»(1) Vers 17 ans, il part étudier l’histoire de
l’art à l’université, à San Francisco, CA. C’est d'ailleurs en Californie, en 1978, qu'il obtient ses premiers engagements jazz d'importance auprès d'Eddie Gale (tp) et Jay Oliver (b), avant de revenir à New York. Là, il suit un apprentissage auprès de Charli Persip et Freddie Waits à la Jazzmobile School of Music de Harlem. Puis, de 1984 à 1988, il se forme au sein du Frank Foster Big Band au Jazz Cultural Theatre(2) et prend des leçons particulières avec Vernel Fournier. De même, il va voir en scène les grands batteurs qui passent à sa portée, en particulier Philly Joe Jones.
Au tournant des années 1970-1980, on le retrouve aux côtés du pianiste Neal Kirkwood: «J'ai
rencontré Bob pour la première fois à San Francisco à la fin des années
1970. On jouait tous les deux à une soirée avec des groupes différents,
Bobby avec un groupe de highlife africain(3), moi avec un groupe de bebop. Nous sommes alors devenus amis et le sommes restés toute notre vie. Nous
avons joué ensemble à New York plusieurs fois dans les années 1980, souvent en trio avec
le bassiste Lindsey Horner. Ce trio a même fait un enregistrement, en 1989, qui est encore inédit.» Bob Demeo se produit également avec Stephanie Crawford (voc) –basée dans la Bay Area–, Lindsay Horner (b), Ed Montgomery (ts) ou encore Dave
Schnitter (ts). Entre 1982 et 1985, il fait partie de la rythmique maison du
Blue Note de New York dont Ted Curson anime la jam-session. Une véritable
institution qui voit passer les plus grands noms de la scène jazz: «J’ai joué avec tellement de monde dans ce
cadre! Une fois il y a eu George Benson, Nancy Wilson et Jon Hendricks en même
temps sur scène!»(1)
A l'été 1985 et 1986, il effectue deux séjours à Paris
qu’il met à profit pour se familiariser avec la scène jazz européenne: «J’avais fait une tournée avec Andy McKee,
Steve Lacy, Ted Curson dans le sud de la France et en Espagne. Ensuite j’ai
joué avec Mal Waldron, et c’est le fait de jouer avec des musiciens de ce
niveau qui m’a fait rester.»(1) Convaincu que l’Europe peut lui offrir de
meilleures opportunités et une vie plus douce, Bob DeMeo quitte sans regret les
Etats-Unis de Ronald Reagan en 1988 pour s’établir à Paris. Il s’intègre très
vite à la scène parisienne, devenant une figure incontournable des rythmiques
de clubs d’autant que les batteurs bop de son niveau sont une denrée rare! Il y
fait aussi rapidement connaissance des musiciens français et se lie notamment
avec le contrebassiste Manu Grimonprez: «Je
suis arrivé de Bretagne à Paris peu après lui, fin 1988. Je l’ai vu jouer à
L’Eustache, un bar en face de l’église Saint-Eustache que tenait Didier Nouyrigat avant de reprendre
le Duc des Lombards. Je connaissais déjà bien Simon Goubert (dm), Jean-Michel
Couchet (as, ss), Manu Borghi (ep) qui y traînaient souvent. C’est comme ça que
je l’ai rencontré, de même que George Brown (dm), Wayne Dockery (b) et Jack
Gregg (b) qui appartenaient au même cercle. On a d’abord fait quelques gigs
ensemble puis on a monté un quintet avec Jean-Michel Couchet, Manu Borghi et Fred
Burgazzi (tb). Et quand Didier Nouyrigat a racheté le Duc en 1989, l’a agrandi
et l’a transformé en club de jazz, il nous a programmé en trio, Manu Borghi,
Bob et moi, pour les «happy hours», de 18h à 20h. On a joué ainsi en quintet et
en trio entre 1990 et 1993. Bob et moi avons également beaucoup travaillé
ensemble comme sidemen, notamment avec Michel Graillier (p).»

Bob DeMeo, Manu Grimonprez, Richie Clements, 1998, Franc-Pinot, Paris © Marcie Chanin by courtesy
Bob DeMeo est
ainsi fréquemment appelé pour accompagner des musiciens américains résidant en
France, comme Hal Singer, Johnny Griffin, Turk Mauro, Ricky Ford, ou ceux de
passage tels Freddie Hubbard, pour un festival, Jim Pepper, Horace Parlan, Teddy Edwards, Tom Harrell, Sheila Jordan, Slide Hampton, Jackie McLean, Barney Kessel ou encore Joe Lee Wilson qu'il accompagne, notamment en 1998, en tournée avec Bobby Few et Wayne Dockery. En revanche, le batteur enregistre peu. Il apparaît
en 1996 sur le disque de la chanteuse américaine (et parisienne) Julie Monlay,
Paris
Takes, en compagnie de Michel Graillier et Dominique Lemerle (b). Il passe également
en studio en 1998 avec Richie Clements (p) et Manu Grimonprez dont le trio fait
depuis quelques temps les belles heures du Franc-Pinot, sur l’Ile Saint-Louis.
Bob DeMeo continue de se produire en trio dans le club, même après les départs
de Richie Clements, remplacé par Tom McClung, et de Manu Grimonprez, relayé par
Dominique Lemerle.
En 2000, constatant l’essoufflement de la vie jazzique
parisienne, avec les fermetures successives de clubs, et le recul du jazz de
culture dans les programmations, Bob DeMeo, qui a la sensation de ne plus trouver sa place en Europe, rentre dans sa ville natale où il
n’avait jamais cessé de revenir régulièrement. Il réinvestit ainsi la vie
des clubs –Smalls, Mezzrow, Jules– de même qu’il se produit dans divers
endroits entre Brooklyn et Rockaway, sur Long Island. On le voit en leader de ses
propres formations, trio ou quartet, ou accompagnant les animateurs de la scène
new-yorkaise: Frank Wess (s, fl), Bob Mover (s), Nicoletta Manzini (as), Ron Affif (g), Joe Cohn
(g), Chris Bergson (g), Akiko Tsuruga (org), Brian Charrette (org), Essiet
Essiet (b), Tyler Mitchell (b), Ratzo Harris (b) de même que son vieux camarade
Neal Kirkwood: «Après son
déménagement à Paris, j'ai pu rendre visite à Bob et donner quelques
concerts avec lui et Manu Grimonprez. Et quand il est revenu à New York,
nous avons monté un trio (dans lequel j'étais au vibraphone) où se sont succédé divers bassistes. On se produisait deux fois par semaine dans
l'East
Village. J'ai aussi joué avec son groupe au Smalls.» En parallèle, Bob DeMeo donne des cours et occupe même, un
temps, un poste d’enseignant auprès d’enfants, dans le Bronx.

Bob DeMeo, chez lui, jouant pour saluer les personnels soignant
au début de la crise sanitaire, en 2020
© Lisa Barnhart DeMeo by courtesy
Après ce retour aux sources et à l’essence du jazz, le
batteur refait quelques séjours en France, jusqu’en 2012, où il retrouve ses
amis musiciens, en particulier Manu Grimonprez et Dominique Lemerle. Lors d’un
de ses passages, en 2002, il enregistre, entouré de Rasul Siddik (tp), Jon
Handelsman (ts) et Harry Swift (b), le titre éponyme du bel album de Bobby Few,
Let It Rain
(autoproduit).
Bob DeMeo vivait ces dernières années dans l'Upper East
Side. Il était le père de quatre enfants: Kitamba, Mael, Eva Irene et Emily. Nos pensées vont à sa famille et ses proches, en particulier Marcie Chanin et Lisa Barnhart DeMeo.
1. Interview dans Jazz Hot n°572 (2000).